Recherche fondamentale

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Synthèse / recherche


Synthèse du projet


Une courte synthèse du projet présente 1) la problématique de la recherche, les fondements théoriques, la méthodologie de la recherche et l’analyse des résultats qui sont à l’origine du développement du site actuel visant à s’approprier le développement des compétences culturelles, interculturelles et transculturelles.


Problématique de la recherche


Nous sommes à l’ère où la mondialisation des communications s’amplifie et où les frontières géographiques s’estompent, mais qu’advient-il des représentations culturelles que nous développons au sein de notre propre culture et envers les membres des autres cultures à l’intérieur d’un même pays ou envers celles des autres pays ? Nous continuons à vivre dans un monde où les guerres sévissent, où les conflits religieux et ethniques semblent vouloir s’intensifier malgré les efforts soutenus des gouvernements actuels, où les solitudes entre des communautés différentes perdurent. Dans un contexte où les intérêts géopolitiques prédominent, qu’en est-il des enjeux (inter)culturels ?


De plus en plus, on demande à l’école d’être une institution favorisant la cohésion sociale et la promotion d’attitudes positives envers l’Autre à un moment « où la culture tend à devenir une simple denrée parmi tant d’autres sur les marchés mondiaux » (Lussier, CRSH, 1996). On lui demande d’être une entrée dans la culture. Dans cet esprit, il faut se demander comment nous pouvons promouvoir en éducation des valeurs et des attitudes qui donnent davantage accès à l’expérience de l’altérité et de la diversité ? Pour y parvenir, il semble que l’école doive favoriser une pédagogie critique (Guilherme, 2002) davantage réflexive et active. Le principal défi est de préparer de nouvelles générations de jeunes – respectueux des enjeux humanitaires actuels – qui développent une meilleure conscientisation de leur propre culture et de celle des autres cultures, basée sur le respect mutuel. La question se pose. Comment pourrions-nous, avec la collaboration de l’ensemble des éducateurs, contribuer à former une nouvelle génération de jeunes de tous groupes ethniques qui développent une meilleure conscientisation des autres cultures, basée sur le respect mutuel ? Ne serait-il pas pertinent de considérer l’enseignement / apprentissage d’une langue vivante comme la discipline par excellence ? N’incarne-t-elle pas, de par sa nature même, la présence de l’autre culture, le contact avec l’altérité dans la construction des représentations culturelles, et une part importante de médiation dans les interactions avec les membres de ces autres cultures ? Dans un contexte d’enseignement/apprentissage des langues, ne serait-il pas tout aussi nécessaire de viser à intensifier l’ouverture aux autres cultures que de tendre à développer une compétence langagière ?


Nous abordons un champ de recherche qui mérite d’être approfondi. Aucune conjoncture actuelle ne permet d’interpréter pleinement la pertinence sociale de la globalisation des échanges et de la mobilité des populations. Le développement de cadres de références en termes de compétence interculturelle, d’identité ethnique et de compétence de communication entre locuteurs de différentes cultures s’impose. De là, l’objet de la présente recherche qui s’est déroulée en trois étapes. La première étape a porté sur le développement du devis de la recherche, la mise en œuvre du cadre conceptuel, tel que développé antérieurement (Lussier, 1997), l’élaboration des instruments d’enquête et leur validation à partir d’un échantillon restreint (Ministère du Patrimoine canadien (2000-2003). La deuxième étape a permis de valider le cadre conceptuel de la recherche et de recueillir les données de la recherche (CRSH, 2003-2008). La troisième étape a permis la modélisation du cadre conceptuel pour décrire et illustrer les différentes facettes du développement de la compétence (inter)culturelle (Centre de recherche universitaire Métropoles du Québec, 2010-2011).
 


Fondements théoriques


La recherche avait principalement pour but d’analyser comment les jeunes adultes canadiens, anglophones et francophones de diverses ethnies, construisent leurs représentations culturelles envers les autres cultures en lien avec leur identité ethnique. Nous avons voulu étudier le développement des représentations positives (xénophiles) qui s’expriment par des comportements et des pratiques d’ouverture aux autres cultures alors que les représentations négatives (xénophobes) mènent à des attitudes qui s’extériorisent à travers des comportements de rejet et de refus d’accepter les autres cultures. Nous avons favorisé une analyse des représentations qui dépasse le premier niveau d’interprétation, tels que les stéréotypes et les aspects folkloriques, ce qui pourrait générer des interprétations superficielles. De fait, nous voulions mieux comprendre et décrire le phénomène des représentations culturelles et de l’identité ethnique pour en déceler les éléments perturbateurs ou bénéfiques, et pour susciter éventuellement de nouvelles formes d’intervention pédagogique en enseignement des langues vivantes. Nous croyons qu’il s’agit d’une discipline privilégiée pour aider les apprenants à réfléchir sur leur identité culturelle et à réinterpréter leurs propres comportements, en les associant à ceux qui existent dans d’autres cultures. En ce sens, le projet s’inscrit dans le courant des recherches actuelles considérant l’éducation comme entrée dans la culture (Bruner, 1996).


Notre questionnement avait pour assise des considérations anthropologiques, sociologiques et interculturelles, et une visée pragmatique. Il a porté sur trois niveaux d’influence et le souci de répondre aux questions suivantes : Q1 Quels sont les facteurs d’influence dans le développement des attitudes et des comportements xénophiles / xénophobes ? Q2 Comment les « jeunes adultes » s’approprient-ils les représentations culturelles en lien avec le développement de leur identité ethnique ? Q3 Quels éléments des représentations culturelles xénophiles / xénophobes et de leur mode d’appropriation faut-il retenir dans l’élaboration d’un cadre commun de référence visant le développement d’une compétence interculturelle ?


Nous pensons que, dans les processus d’acquisition d’une langue, 1) on sous-estime la formation des représentations que les apprenants se font de la culture cible et des autres cultures, 2) on se limite trop souvent à l’apprentissage des éléments visibles des représentations culturelles tels que les stéréotypes, les artefacts et les aspects folkloriques, et 3) on ne peut proposer le développement d’une compétence langagière sans le développement d’une véritable compétence de communication (inter)culturelle.


En cette ère de l’éclatement de la culture dû à la globalisation des échanges et à la mobilité des populations, la prise en compte de la dimension de « compétence de communication interculturelle » semble toujours demeurer une pierre d’achoppement en éducation aux langues. Or, il s’est créé une nouvelle dynamique sociétale de plus en plus hétérogène au sein d’une même nation, ce qui n’est pas sans provoquer des tensions et susciter un questionnement quant au développement de l’identité des personnes qui composent cette société. Nous comprenons davantage que la langue, la pensée et la culture sont des concepts inter-reliés pour ne pas dire indissociables. Ce sont des concepts familiers pour les sociologues/sociolinguistes et pour les psychologues /psycholinguistes, mais aussi pour les didacticiens, qui doivent les intégrer dans leur enseignement. Les étudier séparément facilite la tâche, mais nous fait perdre les interrelations qui existent entre chacun d’eux. Pouvons-nous en arriver à les étudier en complémentarité ; à mieux comprendre leur interdépendance ; à définir des modèles d’enseignement/apprentissage qui tiennent compte de cette relation et favorisent le développement de représentations culturelles positives ; à proposer des éléments de contenus propres à inciter les jeunes à la médiation culturelle dans des situations de malentendus, d’incompréhension, voire même de conflits ?


Pour répondre aux questions de recherche, nous avons mis l’emphase sur le développement des attitudes et des représentations mentales, lesquelles façonnent notre vision du monde. Trois phases sont à considérer. La première, intitulée phase de « conscientisation culturelle », sociétale ou individuelle, se veut culturelle et vise la sensibilisation et l’appropriation des autres cultures. La deuxième est une « appropriation critique » liée à une compétence pragmatique des autres cultures en fonction d’une meilleure connaissance de soi et de sa propre identité. Elle se veut interculturelle. La troisième relève de la « compétence transculturelle ». Elle se définit par l’intégration et le respect des valeurs des autres découlant de la coexistence de divers groupes ethniques et de cultures en présence dans une même société ou dans des sociétés distinctes, tout en prônant l’enrichissement identitaire de chacune des cultures en contact (Lussier 2007).


L’UNESCO (2001 : 49) définit la culture comme « l’ensemble des traits distinctifs spirituels et matériels, intellectuels et affectifs qui caractérisent une société ou un groupe social ». Elle se manifeste par les interactions qui existent entre les individus. Il semble donc que pour mieux comprendre une autre culture en tant qu’autre culture, il importe de prendre en considération la découverte de la spécificité culturelle de l’autre. On ne peut donc pas aborder la dimension culturelle sans aborder l’(inter)culturalisme.


Méthodologie de recherche


Pour atteindre les objectifs de la recherche, nous avons privilégié un paradigme pragmatique (Howe, 1988) et retenu une méthodologie mixte, quantitative et qualitative (Creswell 2003 ; Denzin et Lincoln, 2003) comportant deux instruments d’enquête : un questionnaire écrit portant sur le développement des représentations culturelles et sur l’identité ethnique, et des entrevues individuelles pour l’analyse des discours produits par les jeunes adultes. 


Nous avons ciblé comme milieux d’expérimentation des populations mixtes (N :1396) où se côtoient en parallèle les langues anglaise (N :494) et française (N :902) tout en étant soumis à des politiques linguistiques différentes. Nous avons retenu la région d’Ottawa / Gatineau, capitale nationale du Canada, ainsi que la grande région de Montréal, ville cosmopolite de la province du Québec.


Analyse des résultats et conclusion


Les analyses quantitatives des données visaient la description et l’explication des phénomènes observés, de même que la validation d’un cadre conceptuel touchant les trois phases de la dimension du « savoir-être » dans le développement de la compétence de communication interculturelle. Le traitement des données du questionnaire d’enquête comprenait les analyses descriptives habituelles (moyenne, écart-type, coefficient de fidélité et matrice de corrélation) et des analyses inférentielles (analyses factorielles pour la validité des instruments d’enquête et analyses concomitantes pour la validation du cadre conceptuel de référence utilisé).
Les analyses qualitatives ont été traitées par les chercheurs à l’aide du logiciel Alceste (Analyse Lexicale par Contexte d’un Ensemble de Segments de Texte) visant à extraire les segments signifiants de l’ensemble des corpus langagiers (200 entrevues) et à les classifier en fonction des co-occurrences des mots qui forment chacun des segments.
Pour la validation du cadre conceptuel (Lussier, 1997), nous avons analysé la structure interne des sous-dimensions théoriques et la structure globale du cadre de référence avant de procéder au calcul des coefficients de fidélité en vue de mesurer la consistance interne des questions, des sous-dimensions et du cadre de référence.


L’analyse des résultats au questionnaire écrit a permis de constater que l’ensemble des répondants ne s’identifient pas au concept de « xénophobie » puisqu’ils sont quelque peu en désaccord avec le rejet de l’autre culture. Ceux-ci sont plutôt en accord avec l’acceptation du fait francophone/anglophone. L’hypothèse d’un continuum linéaire opposant les concepts de xénophilie et de xénophobie a été réfutée. Il a été impossible d’identifier des profils de réponses et des modèles de comportements pouvant caractériser le profil d’un individu xénophile ou xénophobe. Il semble bien que ce sont les expériences positives ou négatives qui vont modifier les représentations (inter)culturelles des participants et les faire basculer dans un sens ou dans l’autre en fonction des personnes rencontrées ou des événements plaisants ou déplaisants vécus. 


En ce qui concerne l’identité ethnique, contrairement aux attentes, la fréquence d’usage de l’anglais dans différentes situations ne semble pas liée à l’identification à ce groupe. Il semble que l’usage de l’anglais dans des contextes bilingues, comme à la jonction du Québec et de l’Ontario, soit imposé par des facteurs extérieurs, hors contrôle immédiat de la personne. Pour cette raison, comme le soulignait l’étude de Noels & Clément (1996), une personne n’aura pas tendance à retenir ces usages comme étant significatifs de sa propre identité. Par contre, tel que mentionné dans l’étude de Clément & al. (2005), l’usage des média est une activité personnelle sur laquelle une personne a plus de contrôle ce qui risque de refléter plus étroitement ses choix identitaires


Quant aux analyses de contenu des discours oraux, elles montrent que les jeunes adultes conçoivent la langue cible comme un objet instrumental qu’il est utile d’apprendre. Ils perçoivent une certaine dualité entre la langue en tant qu’outil de communication et en tant qu’élément de culture. Ils conçoivent également la langue comme une contribution à leur identité sociale et culturelle et, par conséquent, discernent des différences entre les anglophones et les francophones. 


En ce qui concerne la validité du cadre conceptuel, les trois sous-dimensions du savoir-être récoltent des alpha de Cronbach de 0,92 (savoir comprendre), 0,91 (savoir accepter et interpréter) et 0,87 (savoir internaliser) avec un alpha global de 0,91 pour l’ensemble du cadre de référence. Quant à la modélisation du cadre conceptuel, elle ciblait l’établissement d’un schéma des relations causales entre les composantes du cadre. Elle a permis d’identifier des profils de compétence pour décrire l’évolution d’une personne, de passive à proactive, en relations dans ses interactions avec les autres. 


L’ensemble de la recherche a permis de confirmer la validité du cadre conceptuel de la recherche. Des analyses ultérieures ont également servies à concevoir une modélisation du développement des compétences culturelles, interculturelles et transculturelles. Une telle modélisation du cadre conceptuel de référence a pour but de fournir des pistes d’intervention aux divers intervenants en éducation quant aux profils socio-culturels des apprenants (Lussier, livre à paraître en 2016).